Sur l’insoutenable attente…

20 septembre 2009 5 commentaires

deux heures

Deux heures
Sylvia Rozelier

Éditions Pocket

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Première phrase // C’est dans un appartement parisien, la décoration est soignée, étudiée, on pourrait dire féminine.
Dernière phrase // La part inconsolable.

 

Samedi matin, 8 h 44. Le téléphone sonne. Une femme, dans les bras d’un homme, émerge lentement d’un sommeil profond. Elle répond. Sa mère au bout du fil : un avion en partance de Charm el-Cheikh s’est écrasé peu après le décollage. Elle lui demande de confirmer le numéro de vol de sa petite-fille, de sa fille à elle, qui devait rentrer d’Égypte ce matin, exactement à la même heure. Elle raccroche. Elle refuse de croire qu’il s’agit de cet avion-là. Les autres, oui, sa fille, non. Et pourtant en attendant l’annonce officielle, les minutes défilent, longues, incertaines, le doute s’installe, mûrit, devient lancinant.
Samedi matin, 10 h 43. La sonnerie du téléphone retentit…

Deux heures est un texte fortement inspiré de la catastrophe aérienne du vol Flash Airlines FSH-604 survenue le 3 janvier 2004 au large de Charm el-Cheikh.
Tout commence un samedi matin, une femme alors profondément endormie auprès de son amant, est subitement réveillée par le téléphone. Sa mère lui annonce que le vol que sa fille, accompagnée de son père, devait prendre, s’est écrasé juste après son décollage.

« 8 : 47
Tu décroches le téléphone. La voix de ta mère dans le combiné, sa voix lente, altérée déjà menace tes projets de bonheur. À quelle heure rentre l’enfant ? Tu ne comprends pas sa question. Quelle heure est-il, tu demandes. Elle ne veut pas t’inquiéter. À quelle heure rentre l’enfant, elle répète. Tu les connais ses précautions, elle ne te réveille quand même pas un samedi matin à l’aube pour ne pas t’inquiéter ? Dis petite maman, ne serait-il pas possible, rien qu’une fois, une toute petite fois seulement que tu oublies la noirceur de la vie, rien qu’une fois m’en dispenser ? Que se passe-t-il cette fois, l’oncle Jean agonisant, la tante Christiane déjà froide ? Tu ironises. Et déjà tu regrettes mais qu’y faire ? Aucune résolution ne sert, aucun beau serment. Plus tu réprimes, plus les mots s’échappent, jaillissent trop brusques, méchants quand tu les voudrais les plus tendres, les plus neutres.
Elle dit non, je t’en supplie ne parle pas comme ça. Elle sait ta colère, elle ne s’offusque pas, ce matin, elle accepte, elle ne compare pas ton cynisme à celui tant éprouvé de ton père. Ce matin, elle est différente, presque gênée, conciliante.
D’accord, d’accord, tu ne diras plus rien c’est promis, que se passe-t-il ?
Elle se force. Sa parole laborieuse, hésitante, elle explique du plus calmement qu’elle peut. Elle explique qu’un avion s’est écrasé aux premières heures du jour, peu après le décollage, en Égypte, une station balnéaire sur les bords de la mer Rouge. À quelle heure devait rentrer l’enfant ?
Elle conjugue l’enfant au passé. Tu entends. Catastrophe aérienne, ton enfant dans la carlingue, la carlingue au fond de la mer. Tu comprends et tu refuses. Tu cherches dans ta tête, en même temps que le moyen de contenir son grand malheur, les mots qui l’apaiseront. Tu la sens fébrile, au bord des larmes. Tu ne supportes pas ses larmes si promptes, une mère ne pleure pas ! Tu lui en veux, tu t’en veux de lui en vouloir. Tu as mal pour elle, mal pour toi, tu ne peux pas t’empêcher d’avoir mal et de lui faire du mal. Entre vous, l’histoire sans fin, mère-fille le couple réversible qui n’arrive pas à sortir de la révolte.
Elle t’agace. L’heure exacte, tu ne sais plus, il faut que tu vérifies, tu la rappelleras. La rappeler, combien de fois cette promesse non tenue ? Mais ce matin, tu le feras, tu n’es pas machiavélique, tu ne joueras pas avec ses nerfs. »

 

À partir de ce moment, les minutes vont s’égrener, interminables, jusqu’à un autre coup de fil deux heures plus tard… Deux heures durant lesquelles cette mère va passer par tous les stades émotionnels. D’abord, l’espoir que sa fille ne fut pas dans l’appareil, puis le doute, puis, enfin, l’acceptation de l’inévitable.

« 9 : 32
Morte, tu appelles le mot, la mort qui retient tes larmes, ton cri.
Tu attends ta mort du mot, qu’il te foudroie.
Tu le formules, tu le répètes.

Morte, morte, ton enfant morte, entends-tu ?

Tu écoutes le son du mot.
Le son cristallin, le mot transparent, négligeable.

C’est un mot qui ne fait pas assez de bruit, pas plus lourd que l’éther, c’est une erreur de la langue.
Tu le voudais épais sirupeux, tu le voudrais baroque et claironnant, à la hauteur.

Le mot épouse le sens, parfaitement, se confond avec le rien qu’il désigne.

Le mot reste mot, ne te rend pas à son évidence, à sa brutalité.
C’est une idée bouleversante, mais ça n’est qu’une idée.
Quand devient-elle la mort cette idée ?

Tu voudrais la douleur de l’instant.
Tu voudrais la souffrance qui s’éructe.
Tu ne cries pas.

La douleur est figée là, dans l’idée, indélogeable.
L’idée saisissable, la mort non, un mot, sa mélopée impuissante.
Tu as trop d’attention pour le mot. »

 

Tout le texte est à l’image de ces deux extraits : des phrases très courtes à la deuxième personne, des gestes et des émotions disséqués… C’est vraiment très bien écrit et l’idée est excellente et plutôt efficace, et malgré cela, je n’ai rien ressenti ou pas grand chose, en tout cas pas autant que ce à quoi je m’attendais en me plongeant dans cette lecture.
Cependant, je crois que je referai une tentative, car c’est vraiment un bon texte, original. J’ose croire que ma relation avec ce texte ne doit pas s’arrêter là ! À suivre😉

 

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Sylvia Rozelier

Sylvia Rozelier


Sylvia Rozelier est née en 1971. Elle vit et travaille à Paris. Deux heures est son premier roman.

 

 

 

 

Bibliographie
2008 / Je partirai, je pars toujours
2006 / Deux heures

 

 

Deux heures
Sylvia Rozelier
Éditions Pocket, 2008

 

 

▲▲ Faites vous votre propre idée, en voici les premières pages.

Sur l’insoutenable lumière du noir…

8 septembre 2009 4 commentaires

L'homme sans lumière


L’Homme sans lumière
Richard Andrieux

Éditions Héloïse d’Ormesson

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Première phrase // Cher Monsieur, Jeanne m’a quitté il y a maintenant trente-sept jours et trente-sept nuits.

 

Ce roman n’est pas un roman tout à fait comme les autres. Il est essentiellement composé de quelques dizaines de lettres, toutes écrites par un certain Gilbert Pastois. Mais qui donc est-il cet homme me direz-vous ?… Cet homme est un petit comptable à la retraite. Il a une soixantaine d’années et vit une vie triste et morne, seul qu’il est depuis que Jeanne, avec laquelle il vivait depuis sept ans, l’a quitté.

Un jour, dans un café, son regard est attiré par un autre homme, pour lequel il se prend d' »affection » sans même lui adresser la parole. Il se met à le suivre, le pister, et l’épier même. Au fur et à mesure du temps, à force d’observations, ou plutôt de traques, il finit par tout savoir de lui : sa femme morte, à laquelle il parle toutes les semaines au cimetière, sa solitude, et même le passé collaborationniste de son père. De fait, Gilbert se plaît à croire en la similitude de leurs existences ratées.

Pour combler le Vide, il se met à lui écrire des lettres (qu’il n’a, bien sûr, pas le courage d’envoyer). Ça constitue très vite, ajouté à la prise de plus en plus importante d’antidépresseurs et d’alcool, le seul fil qui le retient à la vie, jusqu’au jour où…

 

Gilbert Pastois, n’est pas un personnage attachant. Il n’a pas réussi sa vie, mais au-delà de ça, c’est un homme aigri, et qui passe son temps à s’apitoyer sur son sort… Résultat : l’homme m’est apparu d’emblée très antipathique, ce qui fait que j’ai eu beaucoup de mal à m’intéresser à sa vie… Or, j’ai besoin de m’attacher aux personnages des romans pour en apprécier leur lecture.

Je dois bien vous avouer que si le texte avait été plus long, je n’aurais pas hésité à le faire rejoindre les rangs des abandonnés.

Ceci dit, la deuxième partie du texte est plus relevée et a aiguisé ma curiosité jusqu’à l’épilogue… Malheureusement, l’auteur, qui m’avait ébloui avec l’incomparable José, n’est jamais réellement parvenu à me faire dépasser ma première impression… Dommage😦 .

 

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Richard Andrieux

Richard Andrieux


Auteur-compositeur, acteur, Richard Andrieux est l’auteur d’un premier roman très remarqué, José. Il vit à Strasbourg. (cf. Éditions Héloïse d’Ormesson)

 

 

 

 

Bibliographie
2007 / José

 

 

L’Homme sans lumière
Richard Andrieux
Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009

 

 

▲▲ Un extrait est le bienvenu… Non ?!
▲▲ N’oubliez pas les avis plus favorables d’Anne, de Sylire et de Clarabel.
Antigone, quant à elle, n’a pas non plus apprécié ce titre.

10 jours… 1 challenge !

6 septembre 2009 16 commentaires

      Ça fait maintenant 10 jours que mon bébé-blog est né ! Ça fait donc 10 jours que je vous ai rejoints dans cette grande communauté de lecteurs compulsifs !…
D’ailleurs, je remercie celles et ceux qui sont déjà venu(e)s lire les quelques modestes lignes que j’ai déjà publiées😉 .

      Bref, pour entrer, officiellement cette fois, dans cette grande famille, et après que Freude m’en a touché un mot, j’ai décidé de participer à mon premier challenge !… Et j’ai jeté mon dévolu sur le challenge 1% Rentrée Littéraire 2009 qu’organise Levraoueg.

      Un petit rappel pour ceux, peu nombreux, qui ne sauraient pas en quoi cela consiste : en fait, rien de plus simple, il faut lire au moins 1% de la production de cette rentrée, soit 7 livres… Et comme un nombre certain de ces pages sont d’ores et déjà dans ma PAL, ce challenge est fait pour moi !!

      Alors, les nommés sont :

challenge-du-1-litteraire-20091
>> La Vaine attente / Nadeem Aslam
>> Le Jour de votre nom / Olivier Sebban
>> Le Cœur en dehors / Samuel Benchetrit
>> Le Roman de l’été / Nicolas Fargues
>> Le Soupir de l’immortel / Antoine Buéno
>> Les Veilleurs / Vincent Message
>> Mon père est femme de ménage / Saphia Azzeddine

 

… Et sûrement d’autres, tellement sont grandes les tentations😉 .

 

Catégories :... MES BABILLAGES

Sur une autre façon de vivre la banlieue…

4 septembre 2009 12 commentaires

le coeur en dehors


Le Coeur en dehors
Samuel Benchetrit

Éditions Grasset
Rentrée Littéraire 2009

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Première phrase // Au début, je croyais que Rimbaud c’était une tour.

 

« Tu sais Charly, il faut aimer dans la vie, beaucoup… Ne jamais avoir peur de trop aimer. C’est ça, le courage. Ne sois jamais égoïste avec ton cœur. S’il est rempli d’amour, alors montre-le. Sors-le de toi et montre-le au monde. Il n’y a pas assez de cœurs courageux. Il n’y a pas assez de cœurs en dehors… »

Le Cœur en dehors est l’histoire d’un jeune Malien de 10 ans vivant en banlieue parisienne, nommé Charles Traoré.

« Je m’appelle Charly. Bon, OK. Je m’appelle Charles, mais je déteste qu’on m’appelle comme ça. Et celui qui essaie peut s’attendre à recevoir une sacrée raclée. C’est pourtant simple : Char-ly. Y a qu’à l’école où certains profs continuent de m’appeler comme je m’appelle vraiment. Je peux pas leur mettre de raclée mais je vous jure que ça me démange.
Qu’est-ce que vous voulez, les gens sont cons parfois.
De toute façon, je m’en fous, quand j’entends « Charles », j’ai pas l’impression qu’on me parle.
Mon nom c’est Traoré, et là y a rien à dire vu que c’est vraiment mon nom. Ça vient du Mali et c’est normal parce que mes parents sont de là-bas. »

 

Son père les ayant quittés et étant retourné au Mali à sa naissance, il vit aujourd’hui avec sa mère, qui est la perfection personnifiée (comme toutes les mamans du monde) et son grand frère, Henry.

« J’avais un mois, et je pensais sûrement plus à téter le sein de ma mère qu’à me demander ce que mon père glandait. Mais pour mon frère, ç’a été une autre histoire. Et ma Mère répète souvent que c’est à cause de ça qu’il est toujours à se droguer et à faire des conneries. Moi je crois aussi que mon frère est le pire des cons, et qu’il se drogue pour oublier sa connerie. Chacun son avis si vous voyez ce que je veux dire. Croyez pas qu’il me manque un coeur pour parler de mon frère comme ça. Mais je vous jure qu’à ma place vous seriez déjà en hôpital psychiatrique. Je crois que mon frère est né pour me faire chier. Pardon pour la grossièreté, mais là y a pas d’autre mot. Et si on devait me donner un euro à chaque fois que ce type me tape sur les nerfs, je serais déjà milliardaire. Mais on me donne rien, et je deviens dingue gratuitement. »

 

La vie de Charly est comme celle de tous les garçons de son âge. Elle tourne autour de ses copains du quartier, du collège, du foot… Et surtout, Charly découvre l’amour, en la personne de la belle Mélanie Renoir…

« Pour aller de mon collège à Berlioz, il faut se taper un tas de quartiers pavillonnaires. C’est la déprime de marcher dans ces rues. Ça sent la mort je vous jure. Le seul truc bien, c’est de savoir que Mélanie Renoir habite un de ces pavillons. C’est pas vraiment vraiment le chemin, mais ça fait pas un trop long détour. En tout cas, à chaque fois que je dois aller dans cette direction, je fais un détour pour passer devant chez Mélanie. Ce qui est bizarre, c’est que son pavillon n’a rien de différent des autres. Ni plus beau, ni plus grand. Mais je le trouve super parce que c’est le sien. Et tout ce qui la touche je le trouve incroyable. »

 

Un matin, la mère de Charly, Malienne sans papiers, est arrêtée sous ses yeux… Il va passer sa journée à errer dans le quartier, voire au-delà. D’ailleurs, les chapitres défilent au diapason des heures de la journée qui s’égrènent.
De la matinée à la nuit tombée, le lecteur se met dans les pas de Charly qui lui raconte des anecdotes de sa vie et, comme un enfant curieux de tout, lui livre ses réflexions sur le monde qui l’entoure.

« Après la clinique, il y a les écoles. La maternelle Simone de Beauvoir. Et la primaire Jean-Paul Sartre. Je suis allé aux deux. […] L’année dernière, en CM2, on a dû faire un exposé sur Jean-Paul Sartre. J’ai fait des recherches et j’ai vu qu’il était avec l’autre Simone de Beauvoir. Vous parlez d’une histoire. Je me suis demandé s’ils s’étaient mis ensemble à cause des écoles qui sont juste à côté. Mais en fait ils étaient carrément morts avant que ces écoles existent. Alors je me suis demandé si les types qui choisissent les noms avaient fait exprès de mettre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre l’un à côté de l’autre rapport à leur couple et tout. Et ma maîtresse de l’époque m’a dit que oui. Je vous jure qu’il y a des types qui manquent d’imagination. »

 

Je n’avais rien lu de Samuel Benchetrit avant ce Cœur en dehors et je ne suis pas déçu ! J’ai eu droit à un véritable bain de fraicheur ! Ce texte nous livre une partition sans fausse note ; tout y est dit avec justesse, finesse et beaucoup d’humour et de poésie.

Il ne tombe à aucun moment dans l’excès ; la banlieue y est aimée sans pour autant y être magnifiée. J’ai vécu toute mon enfance en banlieue parisienne et je n’aurais jamais soupçonné que ce pouvait être si agréable de se balader dans ces rues ! Je me suis délecté à suivre, avec tendresse et naïveté, les déambulations de Charly dans cette ville…

 

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Samuel Benchetrit

Samuel Benchetrit

Né en 1973, il est écrivain, scénariste, acteur et réalisateur. À 33 ans, il entame un projet d’écrire sa biographie en 5 tomes sous le titre Les Chroniques de l’Asphalte, dont le 1er tome est paru en 2005 et le second en 2007.
Son film, « J’ai toujours rêvé d’être un gangster », reçoit le prix du meilleur scénario au festival de Sundance.

 

 

Bibliographie
2009 / Le Cœur en dehors
2007 / Les Chroniques de l’asphalte t.2
2005 / Les Chroniques de l’asphalte t.1
2000 / Récit d’un branleur

 

 

Le Cœur en dehors
Samuel Benchetrit
Éditions Grasset, 2009

 

 

▲▲ Si vous voulez, Grasset nous en offre le premier chapitre.
▲▲ Un autre avis ? Restling est (presque) aussi enthousiaste !

Sur l’itinéraire d’un exilé espagnol devenu résistant…

1 septembre 2009 6 commentaires

Le Jour de votre nom


Le Jour de votre nom
Olivier Sebban

Éditions du Seuil
Rentrée Littéraire 2009

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Première phrase // Ils atteignirent une petite gare désaffectée, située à douze kilomètres au nord de Montauban.
Dernière phrase // Le souvenir de Graciela s’effaça sous les premiers coups de schlague.

 

Hiver 1939. Contraint à l’exil suite à un guet-apens tendu par son beau-père, Alvaro Diaz quitte l’Espagne fasciste pour la France, abandonnant son épouse et ses deux enfants. Il emporte avec lui un carnet écrit par sa soeur Esther, où il apprend que son père, mort au début de la guerre d’Espagne en héros, a vécu sous un faux nom et l’a transmis à ses descendants. Hanté par cette révélation, Alvaro traverse à pied les Pyrénées, seul, sans vivres ni argent. Malade et épuisé, il est arrêté à la frontière française et interné au camp de concentration de Gurs. Il y passe dix mois dans des conditions effroyables, sous la coupe du lieutenant Davers et du sadique Buisart, le directeur du camp. Gars, c’est aussi le lieu des révélations tragiques Alvaro y retrouve Paco, un ami qui lui apprend la mort de son fils Victor. Avec Paco et un autre détenu. Alvaro parvient finalement à s’évader. Tous trois sont recueillis près de Toulouse par un prêtre qui leur propose de rejoindre un réseau de résistance. Alvaro aide ainsi des enfants juifs à passer en Espagne sous de fausses identités. Sabotages, guérilla contre l’occupant… il est à la fois témoin et acteur d’opérations héroïques et de plus en plus désespérées.
A travers l’odyssée tragique d’Alvaro Diaz, l’auteur excelle à nous montrer des scènes fortes, qui témoignent d’une maîtrise et d’un sens du romanesque impressionnants. La trame historique, riche et passionnante, ouvre aussi à une réflexion très personnelle sur la trahison, l’exil et le secret.

Le Jour de votre nom nous conte l’histoire tragique d’Álvaro Díaz, que nous suivons depuis qu’il a été contraint à l’exil , après que, Hernández, son beau-père, qui lui vouait une haine féroce (« Díaz d’on-ne-sait-pas-où, peut-être communiste, pourqui pas youpin, qui mettra la réputation de sa famille en danger et bientôt la sécurité de ses enfants »), a tenté de le faire tomber dans une embuscade.
Álvaro, tout au long de sa vie, est littéralement hanté par la vie de son père, relatée par sa soeur dans un carnet qui ne le quitte pas et qui lui apprendra, notamment, que Díaz n’est pas son vrai patronyme :

… Álvares est notre véritable nom de famille. Díaz n’existe que depuis 1910, année au cours de laquelle notre père débarqua à Puerto de Santa María et s’y installa sous une identité fictive, pour rompre avec la faute qui le hanterait le restant de sa vie. (…) … Au moins son premier nom était-il sauf, gravé sur la stèle où reposait sa première épouse. Et maintenant qu’il l’avait, non pas renié, mais s’en était défait comme d’une mue, maintenant qu’il l’avait légué à la postérité d’une tombe, il pourrait poursuivre. Pourtant sa part morte, cette mue ne l’a jamais quitté. C’est de cela que nous avons souffert. C’est de son erreur, car il avait d’abord renoncé à vivre en arrivant à Puerto de Santa María, mais la vie, le hasard, cette force en lui toujours présente, malgré la perte de Ruth, lui ont permis de se relever et de se maintenir debout encore bien des années. C’est de son mensonge que nous avons pâti. Mais c’est également de cette opiniâtreté de la vie à vouloir poursuivre son cours au tréfonds d’un être brisé, que nous avons souffert.

 

Ce roman a le mérite d’explorer les prémices de la Seconde Guerre mondiale par cette facette plutôt méconnue que constitue la vie des réfugiés espagnols dans les camps français, notamment celui de Gurs qui « accueillaient » les adversaires du franquisme en 1939… Álvaro va y être interné. Les Espagnols ne sont pas les seuls à transiter dans ce camp mais également les communistes et les Juifs. C’est ainsi qu’il fera la connaissance de Zdenek Mazaryk et de Gad Rosembaum, Allemand, avec lesquels il aura la lourde tâche de s’occuper du « cimetière » du camp.

« [Gad] frissonne sans cesse, entre chaque pelletée de fange retournée. À cinquante-six ans, son corps n’est plus habitué à l’exercice et il doit souvent s’interrompre, remonter au bord de la fosse pour reprendre son souffle. Il s’en excuse à chaque fois. (…) [Álvaro et Zdenek] semblent enfermés dans leurs propres cauchemars et refusent d’entendre un homme qu’il faudra bientôt coucher dans son linceul. Ils se contentent d’acquiescer lorsqu’il répète inlassablement, entre deux cuillerées de soupe trop claire pour lui rendre ses forces déclinantes, qu’il a vu des milliers d’hommes munis de pelles marcher en ordre dans les rues de Berlin comme de preux fossoyeurs, disponibles pour la besogne qu’ils pratiquent ici, tous les trois, en amateurs rétifs, qu’ils accomplissent en pionniers malheureux dans le périmètre du cimetière de Gurs. »

 

Paco, son ami, sera, à son tour, interné dans le camp et suivra, Zdenek et Álvaro dans leur évasion. Ils vont tous trois être recueillis dans un village près de Toulouse, où ils vont, progressivement, prendre part à un réseau de résistance et devenir passeurs… entre autres actes parmi lesquels :

« Six gendarmes en patrouille défilèrent rapidement dans la saignée qui séparait un maquis de végétation givrée. Paco se retourna vers Álvaro et lui indiqua de sortir le contenu de la pochette en feutrine. Álvaro s’exécuta, précautionneux et leste. Il dégagea un unique bâton de dynamite enveloppé dans du papier journal et le donna à Paco. Leurs regards se croisèrent, dénués de peur mais contaminés par une haine aussi froide et poreuse que le vide où se perdait la conversation des hommes. (…) Les gendarmes entendirent le frottement de l’allumette, le chuintement de la mèche enflammée. Ils aperçurent le bâton de dynamite vriller puis tomber et se planter près d’eux comme une chandelle dans la neige. (…) La déflagration souleva le sol, pulvérisa une gerbe de boue enluminée de chair et de cailloux avant de retomber en pluie de terre, de neige fondue, de sang et d’aiguilles de pin. Son souffle chassa la poudreuse accumulée sur les arbres, délogea quelques corbeaux affolés et se répercuta en échos dans la vallée. Paco déglutit. La saveur de térébenthine et d’herbe coupée qu’il avait gardée en bouche se dissipa et il se leva, étonné de ne pas avoir été disloqué par l’explosion. »

 

L’atmosphère d’extrême tension est très palpable et présente tout au long du livre, que ce soit lors de son exil, comme lors de son internement ou de son intégration dans le réseau de résistance…

Pour retracer tout le périple de son héros, Olivier Sebban utilise les flashback, peut-être à outrance je vous dirais car ils peuvent s’avérer déroutants, surtout dans la première partie du texte. C’est d’ailleurs le seul bémol que je pourrais émettre sur ce roman qui aurait pu être formidable, d’autant que le style de l’auteur est plutôt agréable.

 

 

Le Jour de votre nom
Olivier Sebban
Éditions du Seuil, 2009

 

 

▲▲ N’oubliez pas l’avis d’Antigone.

 

Sur Shalom et… Dieu !

28 août 2009 8 commentaires

 

La Lamentation du prépuce - sortie poche


La Lamentation du prépuce
Shalom Auslander
Traduit par Bernard Cohen

Éditions 10/18
Première édition : Éditions Belfond

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Je passe juste vous faire un petit coucou pour vous signaler la sortie chez 10/18 d’un pur chef d’œuvre de drôlerie… Vous ne pouvez et ne devez pas passer à côté de ce roman.
Je vous en laisse la trame :
Quand il était petit, Shalom croyait aveuglément la parole des adultes : s’il allumait la télé pendant shabbat, Dieu ferait perdre les Rangers, et tous ceux qui mangeaient du porc périraient dans d’atroces souffrances. Puis le doute s’installe : son père se soûle au vin casher ; sa mère le force à porter une kippa à la piscine. Et Dieu Luimême, télé ou pas, s’obstine à faire perdre les Rangers. Alors Shalom se rebelle. Il mange des hot dogs, lit en cachette les magazines cochons de son père, convoite de plantureuses shikse blondes, et attend, tremblant, l’inéluctable châtiment divin… Aujourd’hui, son épouse, Orli, attend un bébé. Partagé entre son désir d’émancipation et sa peur maladive de Dieu, Shalom est confronté à une angoissante question : quel sort doit-il réserver au prépuce de son enfant ?

Foncez chez votre libraire… GOOOO !!!!

 

Attention dieu méchant

 

 

 

 

N.B. : Un recueil de nouvelles est à paraître le 17 Septembre aux éditions Belfond, je ne manquerai pas de le lire et de vous en faire profiter !!

 

Sur la situation en Afghanistan…

26 août 2009 6 commentaires

La vaine attente


La vaine attente
Titre original : The Wasted Vigil
Nadeem Aslam
Traduit par Claude Demanuelli

Éditions du Seuil
Rentrée Littéraire 2009

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Première phrase // Son esprit est une demeure hantée.
Dernière phrase // Il doit y rencontrer celui qui est peut-être le fils de Zameen.

 

Afghanistan, 2005, à l’ombre des monts de Tora Bora. Dans une maison aux murs ornés de fresques, aux plafonds recouverts de livres cloués, avec sa fabrique où l’on distillait autrefois des parfums, le vieux médecin anglais Marcus Caldwell pleure sa femme Qatrina et sa fille Zameen disparues, et désespère de retrouver son petit-fils Bihzad.
Vers ce lieu, où l’amour régnait sous toutes ses formes, où les sens sont tous sollicités, convergent des êtres esseulés. La Russe Lara à la recherche de son frère, soldat de l’armée soviétique ; l’Américain David, ancien agent de la CIA, sur les pas de Zameen et de son fils ; Casa, jeune orphelin endoctriné par les talibans.
Dans ce roman qui jette une lumière crue sur une région brutalisée, à travers les trajectoires de personnages aux destins liés qui apprennent à s’aimer et à faire revivre les êtres aimés, tout s’emboîte de façon inéluctable. À peine s’est-on réfugié dans la maison de Marcus que la sauvagerie du monde extérieur nous agresse.
Nadeem Aslam met dans la balance la fragilité des liens humains, de la raison, de l’art, face à la domination de l’ignorance et de la cruauté étayées par une doctrine suffocante. La langue est chargée de parfums et de couleurs, la narration alterne sans répit entre passé et présent.
Ce livre poignant et à niveau d’homme restera en mémoire par sa maîtrise impressionnante et l’émotion qu’il génère. On le referme le cœur battant.

Je dois dire que pour mon premier billet, je ne pouvais pas tomber sur meilleur livre… En même temps, vous pourriez me dire que je l’ai fait exprès, choisissant justement le livre, parmi tous ceux lus dernièrement, qui a retenu toute mon attention… Mais, détrompez-vous, d’abord (1) parce que je ne suis pas comme ça (non mais !) et « promets » (tant que faire se peut) d’écrire mes billets dans l’ordre de mes lectures… et enfin (2) parce que c’est le premier livre que je lis après une période de non lecture…

Bref, pour en revenir à La vaine attente, c’est un roman, pour moi, époustouflant. Nadeem Aslam y retrace l’histoire contemporaine tragique de l’Afghanistan avec l’invasion soviétique puis l’arrivée des talibans. Il le fait magnifiquement en s’appuyant sur les destinées personnelles de ses héros et notamment par le biais du personnage de David, ancien agent de la C.I.A..
L’auteur manie les flashback avec maestria, nous contant les histoires personnelles de chacun des protagonistes avant de les réunir, tous, dans la demeure de l’un deux ; et dans une langue pleine de retenues, de pudeur mais très parfumée et sensitive.
C’est un roman foisonnant d’informations sur cette partie du monde et ses enjeux, un roman dense, percutant et puissant pour tous ceux d’entre vous, qui, comme moi, aiment à comprendre le monde dans lequel nous vivons… À mon humble avis, un livre qui devrait compter lors de cette rentrée littéraire.

 

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Nadeem Aslam

Nadeem Aslam

Né en 1966 à Gujranwala au Pakistan, Nadeem Aslam avait quatorze ans lorsque son père, fuyant le régime du général Zia, s’est installé avec sa famille dans le Nord de l’Angleterre. Après des études à l’université de Manchester, il se consacre à l’écriture. Son premier roman, Season of the Rainbirds (1993) a reçu le Prix Betty Trask et suscité les éloges de Salman Rushdie. La Cité des amants perdus, sélectionné par le Booker Prize, a été un événement littéraire en Grande-Bretagne.

 

 

Bibliographie
2009 / La vaine attente
2006 / La Cité des amants perdus

 

 

La vaine attente
Nadeem Aslam
Éditions du Seuil, 2009