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Sur une autre façon de vivre la banlieue…

4 septembre 2009 12 commentaires

le coeur en dehors


Le Coeur en dehors
Samuel Benchetrit

Éditions Grasset
Rentrée Littéraire 2009

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Première phrase // Au début, je croyais que Rimbaud c’était une tour.

 

« Tu sais Charly, il faut aimer dans la vie, beaucoup… Ne jamais avoir peur de trop aimer. C’est ça, le courage. Ne sois jamais égoïste avec ton cœur. S’il est rempli d’amour, alors montre-le. Sors-le de toi et montre-le au monde. Il n’y a pas assez de cœurs courageux. Il n’y a pas assez de cœurs en dehors… »

Le Cœur en dehors est l’histoire d’un jeune Malien de 10 ans vivant en banlieue parisienne, nommé Charles Traoré.

« Je m’appelle Charly. Bon, OK. Je m’appelle Charles, mais je déteste qu’on m’appelle comme ça. Et celui qui essaie peut s’attendre à recevoir une sacrée raclée. C’est pourtant simple : Char-ly. Y a qu’à l’école où certains profs continuent de m’appeler comme je m’appelle vraiment. Je peux pas leur mettre de raclée mais je vous jure que ça me démange.
Qu’est-ce que vous voulez, les gens sont cons parfois.
De toute façon, je m’en fous, quand j’entends « Charles », j’ai pas l’impression qu’on me parle.
Mon nom c’est Traoré, et là y a rien à dire vu que c’est vraiment mon nom. Ça vient du Mali et c’est normal parce que mes parents sont de là-bas. »

 

Son père les ayant quittés et étant retourné au Mali à sa naissance, il vit aujourd’hui avec sa mère, qui est la perfection personnifiée (comme toutes les mamans du monde) et son grand frère, Henry.

« J’avais un mois, et je pensais sûrement plus à téter le sein de ma mère qu’à me demander ce que mon père glandait. Mais pour mon frère, ç’a été une autre histoire. Et ma Mère répète souvent que c’est à cause de ça qu’il est toujours à se droguer et à faire des conneries. Moi je crois aussi que mon frère est le pire des cons, et qu’il se drogue pour oublier sa connerie. Chacun son avis si vous voyez ce que je veux dire. Croyez pas qu’il me manque un coeur pour parler de mon frère comme ça. Mais je vous jure qu’à ma place vous seriez déjà en hôpital psychiatrique. Je crois que mon frère est né pour me faire chier. Pardon pour la grossièreté, mais là y a pas d’autre mot. Et si on devait me donner un euro à chaque fois que ce type me tape sur les nerfs, je serais déjà milliardaire. Mais on me donne rien, et je deviens dingue gratuitement. »

 

La vie de Charly est comme celle de tous les garçons de son âge. Elle tourne autour de ses copains du quartier, du collège, du foot… Et surtout, Charly découvre l’amour, en la personne de la belle Mélanie Renoir…

« Pour aller de mon collège à Berlioz, il faut se taper un tas de quartiers pavillonnaires. C’est la déprime de marcher dans ces rues. Ça sent la mort je vous jure. Le seul truc bien, c’est de savoir que Mélanie Renoir habite un de ces pavillons. C’est pas vraiment vraiment le chemin, mais ça fait pas un trop long détour. En tout cas, à chaque fois que je dois aller dans cette direction, je fais un détour pour passer devant chez Mélanie. Ce qui est bizarre, c’est que son pavillon n’a rien de différent des autres. Ni plus beau, ni plus grand. Mais je le trouve super parce que c’est le sien. Et tout ce qui la touche je le trouve incroyable. »

 

Un matin, la mère de Charly, Malienne sans papiers, est arrêtée sous ses yeux… Il va passer sa journée à errer dans le quartier, voire au-delà. D’ailleurs, les chapitres défilent au diapason des heures de la journée qui s’égrènent.
De la matinée à la nuit tombée, le lecteur se met dans les pas de Charly qui lui raconte des anecdotes de sa vie et, comme un enfant curieux de tout, lui livre ses réflexions sur le monde qui l’entoure.

« Après la clinique, il y a les écoles. La maternelle Simone de Beauvoir. Et la primaire Jean-Paul Sartre. Je suis allé aux deux. […] L’année dernière, en CM2, on a dû faire un exposé sur Jean-Paul Sartre. J’ai fait des recherches et j’ai vu qu’il était avec l’autre Simone de Beauvoir. Vous parlez d’une histoire. Je me suis demandé s’ils s’étaient mis ensemble à cause des écoles qui sont juste à côté. Mais en fait ils étaient carrément morts avant que ces écoles existent. Alors je me suis demandé si les types qui choisissent les noms avaient fait exprès de mettre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre l’un à côté de l’autre rapport à leur couple et tout. Et ma maîtresse de l’époque m’a dit que oui. Je vous jure qu’il y a des types qui manquent d’imagination. »

 

Je n’avais rien lu de Samuel Benchetrit avant ce Cœur en dehors et je ne suis pas déçu ! J’ai eu droit à un véritable bain de fraicheur ! Ce texte nous livre une partition sans fausse note ; tout y est dit avec justesse, finesse et beaucoup d’humour et de poésie.

Il ne tombe à aucun moment dans l’excès ; la banlieue y est aimée sans pour autant y être magnifiée. J’ai vécu toute mon enfance en banlieue parisienne et je n’aurais jamais soupçonné que ce pouvait être si agréable de se balader dans ces rues ! Je me suis délecté à suivre, avec tendresse et naïveté, les déambulations de Charly dans cette ville…

 

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Samuel Benchetrit

Samuel Benchetrit

Né en 1973, il est écrivain, scénariste, acteur et réalisateur. À 33 ans, il entame un projet d’écrire sa biographie en 5 tomes sous le titre Les Chroniques de l’Asphalte, dont le 1er tome est paru en 2005 et le second en 2007.
Son film, « J’ai toujours rêvé d’être un gangster », reçoit le prix du meilleur scénario au festival de Sundance.

 

 

Bibliographie
2009 / Le Cœur en dehors
2007 / Les Chroniques de l’asphalte t.2
2005 / Les Chroniques de l’asphalte t.1
2000 / Récit d’un branleur

 

 

Le Cœur en dehors
Samuel Benchetrit
Éditions Grasset, 2009

 

 

▲▲ Si vous voulez, Grasset nous en offre le premier chapitre.
▲▲ Un autre avis ? Restling est (presque) aussi enthousiaste !

Sur l’itinéraire d’un exilé espagnol devenu résistant…

1 septembre 2009 6 commentaires

Le Jour de votre nom


Le Jour de votre nom
Olivier Sebban

Éditions du Seuil
Rentrée Littéraire 2009

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Première phrase // Ils atteignirent une petite gare désaffectée, située à douze kilomètres au nord de Montauban.
Dernière phrase // Le souvenir de Graciela s’effaça sous les premiers coups de schlague.

 

Hiver 1939. Contraint à l’exil suite à un guet-apens tendu par son beau-père, Alvaro Diaz quitte l’Espagne fasciste pour la France, abandonnant son épouse et ses deux enfants. Il emporte avec lui un carnet écrit par sa soeur Esther, où il apprend que son père, mort au début de la guerre d’Espagne en héros, a vécu sous un faux nom et l’a transmis à ses descendants. Hanté par cette révélation, Alvaro traverse à pied les Pyrénées, seul, sans vivres ni argent. Malade et épuisé, il est arrêté à la frontière française et interné au camp de concentration de Gurs. Il y passe dix mois dans des conditions effroyables, sous la coupe du lieutenant Davers et du sadique Buisart, le directeur du camp. Gars, c’est aussi le lieu des révélations tragiques Alvaro y retrouve Paco, un ami qui lui apprend la mort de son fils Victor. Avec Paco et un autre détenu. Alvaro parvient finalement à s’évader. Tous trois sont recueillis près de Toulouse par un prêtre qui leur propose de rejoindre un réseau de résistance. Alvaro aide ainsi des enfants juifs à passer en Espagne sous de fausses identités. Sabotages, guérilla contre l’occupant… il est à la fois témoin et acteur d’opérations héroïques et de plus en plus désespérées.
A travers l’odyssée tragique d’Alvaro Diaz, l’auteur excelle à nous montrer des scènes fortes, qui témoignent d’une maîtrise et d’un sens du romanesque impressionnants. La trame historique, riche et passionnante, ouvre aussi à une réflexion très personnelle sur la trahison, l’exil et le secret.

Le Jour de votre nom nous conte l’histoire tragique d’Álvaro Díaz, que nous suivons depuis qu’il a été contraint à l’exil , après que, Hernández, son beau-père, qui lui vouait une haine féroce (« Díaz d’on-ne-sait-pas-où, peut-être communiste, pourqui pas youpin, qui mettra la réputation de sa famille en danger et bientôt la sécurité de ses enfants »), a tenté de le faire tomber dans une embuscade.
Álvaro, tout au long de sa vie, est littéralement hanté par la vie de son père, relatée par sa soeur dans un carnet qui ne le quitte pas et qui lui apprendra, notamment, que Díaz n’est pas son vrai patronyme :

… Álvares est notre véritable nom de famille. Díaz n’existe que depuis 1910, année au cours de laquelle notre père débarqua à Puerto de Santa María et s’y installa sous une identité fictive, pour rompre avec la faute qui le hanterait le restant de sa vie. (…) … Au moins son premier nom était-il sauf, gravé sur la stèle où reposait sa première épouse. Et maintenant qu’il l’avait, non pas renié, mais s’en était défait comme d’une mue, maintenant qu’il l’avait légué à la postérité d’une tombe, il pourrait poursuivre. Pourtant sa part morte, cette mue ne l’a jamais quitté. C’est de cela que nous avons souffert. C’est de son erreur, car il avait d’abord renoncé à vivre en arrivant à Puerto de Santa María, mais la vie, le hasard, cette force en lui toujours présente, malgré la perte de Ruth, lui ont permis de se relever et de se maintenir debout encore bien des années. C’est de son mensonge que nous avons pâti. Mais c’est également de cette opiniâtreté de la vie à vouloir poursuivre son cours au tréfonds d’un être brisé, que nous avons souffert.

 

Ce roman a le mérite d’explorer les prémices de la Seconde Guerre mondiale par cette facette plutôt méconnue que constitue la vie des réfugiés espagnols dans les camps français, notamment celui de Gurs qui « accueillaient » les adversaires du franquisme en 1939… Álvaro va y être interné. Les Espagnols ne sont pas les seuls à transiter dans ce camp mais également les communistes et les Juifs. C’est ainsi qu’il fera la connaissance de Zdenek Mazaryk et de Gad Rosembaum, Allemand, avec lesquels il aura la lourde tâche de s’occuper du « cimetière » du camp.

« [Gad] frissonne sans cesse, entre chaque pelletée de fange retournée. À cinquante-six ans, son corps n’est plus habitué à l’exercice et il doit souvent s’interrompre, remonter au bord de la fosse pour reprendre son souffle. Il s’en excuse à chaque fois. (…) [Álvaro et Zdenek] semblent enfermés dans leurs propres cauchemars et refusent d’entendre un homme qu’il faudra bientôt coucher dans son linceul. Ils se contentent d’acquiescer lorsqu’il répète inlassablement, entre deux cuillerées de soupe trop claire pour lui rendre ses forces déclinantes, qu’il a vu des milliers d’hommes munis de pelles marcher en ordre dans les rues de Berlin comme de preux fossoyeurs, disponibles pour la besogne qu’ils pratiquent ici, tous les trois, en amateurs rétifs, qu’ils accomplissent en pionniers malheureux dans le périmètre du cimetière de Gurs. »

 

Paco, son ami, sera, à son tour, interné dans le camp et suivra, Zdenek et Álvaro dans leur évasion. Ils vont tous trois être recueillis dans un village près de Toulouse, où ils vont, progressivement, prendre part à un réseau de résistance et devenir passeurs… entre autres actes parmi lesquels :

« Six gendarmes en patrouille défilèrent rapidement dans la saignée qui séparait un maquis de végétation givrée. Paco se retourna vers Álvaro et lui indiqua de sortir le contenu de la pochette en feutrine. Álvaro s’exécuta, précautionneux et leste. Il dégagea un unique bâton de dynamite enveloppé dans du papier journal et le donna à Paco. Leurs regards se croisèrent, dénués de peur mais contaminés par une haine aussi froide et poreuse que le vide où se perdait la conversation des hommes. (…) Les gendarmes entendirent le frottement de l’allumette, le chuintement de la mèche enflammée. Ils aperçurent le bâton de dynamite vriller puis tomber et se planter près d’eux comme une chandelle dans la neige. (…) La déflagration souleva le sol, pulvérisa une gerbe de boue enluminée de chair et de cailloux avant de retomber en pluie de terre, de neige fondue, de sang et d’aiguilles de pin. Son souffle chassa la poudreuse accumulée sur les arbres, délogea quelques corbeaux affolés et se répercuta en échos dans la vallée. Paco déglutit. La saveur de térébenthine et d’herbe coupée qu’il avait gardée en bouche se dissipa et il se leva, étonné de ne pas avoir été disloqué par l’explosion. »

 

L’atmosphère d’extrême tension est très palpable et présente tout au long du livre, que ce soit lors de son exil, comme lors de son internement ou de son intégration dans le réseau de résistance…

Pour retracer tout le périple de son héros, Olivier Sebban utilise les flashback, peut-être à outrance je vous dirais car ils peuvent s’avérer déroutants, surtout dans la première partie du texte. C’est d’ailleurs le seul bémol que je pourrais émettre sur ce roman qui aurait pu être formidable, d’autant que le style de l’auteur est plutôt agréable.

 

 

Le Jour de votre nom
Olivier Sebban
Éditions du Seuil, 2009

 

 

▲▲ N’oubliez pas l’avis d’Antigone.

 

Sur la situation en Afghanistan…

26 août 2009 6 commentaires

La vaine attente


La vaine attente
Titre original : The Wasted Vigil
Nadeem Aslam
Traduit par Claude Demanuelli

Éditions du Seuil
Rentrée Littéraire 2009

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Première phrase // Son esprit est une demeure hantée.
Dernière phrase // Il doit y rencontrer celui qui est peut-être le fils de Zameen.

 

Afghanistan, 2005, à l’ombre des monts de Tora Bora. Dans une maison aux murs ornés de fresques, aux plafonds recouverts de livres cloués, avec sa fabrique où l’on distillait autrefois des parfums, le vieux médecin anglais Marcus Caldwell pleure sa femme Qatrina et sa fille Zameen disparues, et désespère de retrouver son petit-fils Bihzad.
Vers ce lieu, où l’amour régnait sous toutes ses formes, où les sens sont tous sollicités, convergent des êtres esseulés. La Russe Lara à la recherche de son frère, soldat de l’armée soviétique ; l’Américain David, ancien agent de la CIA, sur les pas de Zameen et de son fils ; Casa, jeune orphelin endoctriné par les talibans.
Dans ce roman qui jette une lumière crue sur une région brutalisée, à travers les trajectoires de personnages aux destins liés qui apprennent à s’aimer et à faire revivre les êtres aimés, tout s’emboîte de façon inéluctable. À peine s’est-on réfugié dans la maison de Marcus que la sauvagerie du monde extérieur nous agresse.
Nadeem Aslam met dans la balance la fragilité des liens humains, de la raison, de l’art, face à la domination de l’ignorance et de la cruauté étayées par une doctrine suffocante. La langue est chargée de parfums et de couleurs, la narration alterne sans répit entre passé et présent.
Ce livre poignant et à niveau d’homme restera en mémoire par sa maîtrise impressionnante et l’émotion qu’il génère. On le referme le cœur battant.

Je dois dire que pour mon premier billet, je ne pouvais pas tomber sur meilleur livre… En même temps, vous pourriez me dire que je l’ai fait exprès, choisissant justement le livre, parmi tous ceux lus dernièrement, qui a retenu toute mon attention… Mais, détrompez-vous, d’abord (1) parce que je ne suis pas comme ça (non mais !) et « promets » (tant que faire se peut) d’écrire mes billets dans l’ordre de mes lectures… et enfin (2) parce que c’est le premier livre que je lis après une période de non lecture…

Bref, pour en revenir à La vaine attente, c’est un roman, pour moi, époustouflant. Nadeem Aslam y retrace l’histoire contemporaine tragique de l’Afghanistan avec l’invasion soviétique puis l’arrivée des talibans. Il le fait magnifiquement en s’appuyant sur les destinées personnelles de ses héros et notamment par le biais du personnage de David, ancien agent de la C.I.A..
L’auteur manie les flashback avec maestria, nous contant les histoires personnelles de chacun des protagonistes avant de les réunir, tous, dans la demeure de l’un deux ; et dans une langue pleine de retenues, de pudeur mais très parfumée et sensitive.
C’est un roman foisonnant d’informations sur cette partie du monde et ses enjeux, un roman dense, percutant et puissant pour tous ceux d’entre vous, qui, comme moi, aiment à comprendre le monde dans lequel nous vivons… À mon humble avis, un livre qui devrait compter lors de cette rentrée littéraire.

 

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Nadeem Aslam

Nadeem Aslam

Né en 1966 à Gujranwala au Pakistan, Nadeem Aslam avait quatorze ans lorsque son père, fuyant le régime du général Zia, s’est installé avec sa famille dans le Nord de l’Angleterre. Après des études à l’université de Manchester, il se consacre à l’écriture. Son premier roman, Season of the Rainbirds (1993) a reçu le Prix Betty Trask et suscité les éloges de Salman Rushdie. La Cité des amants perdus, sélectionné par le Booker Prize, a été un événement littéraire en Grande-Bretagne.

 

 

Bibliographie
2009 / La vaine attente
2006 / La Cité des amants perdus

 

 

La vaine attente
Nadeem Aslam
Éditions du Seuil, 2009